
Résumé
Cet article de vulgarisation s’inscrit dans la continuité de la réflexion menée sur « la souveraineté des Etats en Afrique : bilan et perspectives », dans le cadre du centenaire de Kwamé Nkrumah qui s’est tenue à Accra en 2012. L’évolution du contexte géopolitique marqué par le terrorisme international, les rivalités entre puissances dans la zone sahélienne et l’affirmation de la souveraineté internationale des Etats de l’Alliance des Etats du Sahel (AES) nous obligent à questionner les enjeux, les défis et les perspectives de cette nouvelle donne politique dans les relations internationales en Afrique de l’Ouest notamment. La souveraineté constitue le concept central de notre réflexion. Alors comment cette souveraineté structure les rapports de force internationale qui se dessinent dans l’espace sahélien avec comme principal enjeu les luttes hégémoniques pour la perpétuation de la domination néocoloniale ? C’est ce à quoi nous tentons d’apporter une réponse dans cette réflexion.
Introduction
La problématique de la souveraineté est au cœur des luttes politiques dans la zone sahélienne de l’Afrique de l’Ouest notamment francophone. Depuis plus d’une décennie le Sahel est confronté à une spirale de violence terroriste depuis la chute de Mouammar Kadafi et du démantèlement de la Lybie. Cette violence terroriste est perçue comme une agression impérialiste aux yeux de certains observateurs et des dirigeants des Etats de l’AES. La résistance armée face à cette agression extérieure a pour enjeu principale la conquête et la préservation de la souveraineté internationale des Etats de l’AES qui n’est rien d’autres qu’un principe élémentaire du droit international. A maintes reprises, l’ex puissance colonisatrice qu’est la France est pointée du doigt comme étant la principale instigatrice de cette agression qui cache une volonté de recolonisation de l’espace sahélien à des fins prédatrices comme l’annonce le discours officiel dans les Etats de l’AES. Alors quels sont les enjeux de la lutte pour la préservation de la souveraineté internationale au niveau des Etats du Sahel et de la France dite impérialiste ?
I. Définition de la notion de souveraineté et de la souveraineté internationale
Le concept de souveraineté est un concept polémique et polysémique, juridique que politique, ancienne que contemporaine qui a suscité dans son évolution historique des débats sans fin. Cette notion véhicule l’idée de force, de puissance, de domination, de volonté d’autonomie et d’indépendance. De ce fait, « dans le monde contemporain, la souveraineté est une caractéristique qui s’attache essentiellement à l’Etat, en ce sens, qu’il représente, en effet la seule entité que l’on peut proprement qualifier de souveraine et qui ne reconnait aucun pouvoir supérieur » (Ollo Pépin HIEN, 2012 :62).
La souveraineté internationale signifie que les Etats sont égaux en droit international. Ce principe régit les relations entre les Etats membres de l’Organisation des Nations Unies (ONU), organisation universelle « fondée sur le principe de l’égalité souveraine de tous ses membres » (art. 2 de sa charte).
C’est dans cette logique que la Charte de l’OUA de 1963 à son article 2 définit les objectifs phares de l’organisation qui sont entre autres de : « défendre leur souveraineté, leur intégrité territoriale et leur indépendance. Eliminer sous toutes ses formes, le colonialisme de l’Afrique ». Cela veut dire que chaque Etat détermine souverainement, discrétionnairement, son statut politique, la forme de son régime et les modalités d’exercice du pouvoir politique.
La souveraineté externe repose sur le principe d’égalité entre les Etats. Quelle que soit leur puissance effective, leurs ressources ou leur démographie, et donc indépendamment des inégalités de fait. Cette égalité signifie aussi que les Etats ne sont soumis à aucune instance supérieure. Ils sont théoriquement subordonnés aux seules normes qu’ils ont eux-mêmes définies ou auxquelles, ils ont consenti. Les relations internationales sont caractérisées par des relations horizontales entre des groupes politiques indépendants.
En résumé, on peut dire que la souveraineté est un pouvoir suprême détenu par l’Etat, qui définit l’exclusivité de sa compétence sur le territoire national (souveraineté interne) et son indépendance absolue dans l’ordre international dans lequel il se trouve limité rien que par ses propres engagements à travers les accords et traités. La lutte pour la souveraineté en Afrique est une lutte contre le néocolonialisme.
II. Néocolonialisme comme négation de la souveraineté internationale
C’est une relation géopolitique de domination généralement Nord-Sud. Le néocolonialisme est un terme utilisé pour dénoncer le maintien ou le retour du colonialisme, c’est-à-dire la volonté de domination coloniale, après l’indépendance, éventuellement dans des formes détournées ou discrètes. C’est la volonté des anciennes puissances coloniales de maintenir leur mainmise sur l’exploitation des ressources naturelles, de pérenniser la dépendance économique et la domination politique.
1- Le rejet du néocolonialisme
Les Etats précoloniaux en Afrique étaient caractérisés par des institutions fortes et une stabilité relative multiséculaire. L’occidentalisation du monde a bouleversé les structures politiques anciennes à travers la colonisation vécue comme une expérience de chirurgie sociale pour emprunter une expression du sociologue Pierre Bourdieu. Cette colonisation a été des luttes multiformes de résistances pour l’indépendance et la souveraineté à travers les partis politiques, les syndicats, les mouvements d’étudiants, les associations.
La Russie et les USA ont joué un rôle prépondérant dans l’accélération du processus de décolonisation au nom du principe de chaque Etat à l’autodétermination. La Russie ira plus loin en soutenant les luttes armées et les mouvements de libération nationale et même après les indépendances.
L’indépendance fut octroyée au forceps dans l’amitié avec la France. Cette indépendance « formelle » pour certains, « nominale » pour d’autres ne sera pas accompagnée de souveraineté. Il s’agit de la continuité du contrôle des Etats par des relais locaux, produits de l’école coloniale, par le maintien des accords coloniaux, puis néocoloniaux, de la monnaie, des systèmes politiques hérités par une petite bourgeoisie à la solde de la France impériale.
Dans la réalité, l’indépendance n’a pas été octroyée aux peuples africains, mais confiée à une élite corrompue, véritable agent du néocolonialisme qui a détourné la souveraineté comme symbole de l’indépendance vraie pour la redonner à la puissance coloniale.
Une nouvelle ère de résistance à la domination néocoloniale va s’amorcer avec des progressistes et panafricanistes comme Nkrumah, Sékou Touré, Amilcar Cabral, Patrice Lumumba, Thomas Sankara et cette fois-ci Ibrahim Traoré, Abdouramane Tiani, Assimi Goïta.
Avec le démantèlement du bloc de l’Est suite à la chute de l’URSS, les ex puissances coloniales vont renforcer leur domination néocoloniale à travers les Politiques d’Ajustement structurelles, la dette, la monnaie, les bases militaires, la démocratie libérale qui d’ailleurs est à son stade d’essoufflement politique, les coups d’Etats. Et cette fois-ci avec le terrorisme qui est la phase ultime du néocolonialisme dans le Sahel. L’AES est une riposte géopolitique face à cette tentative de recolonisation du sahel via les groupes armés terrroristes.
2.Enjeux du néocolonialisme pour la France
Le maintien de la domination néocoloniale de la France sur ces ex colonies regroupées au sein de l’AES comporte des enjeux majeurs sur le plan géopolitique et stratégique. On peut relever le risque de la perte de l’influence géopolitique de la France dans le sahel au profit des BRICS. Pendant longtemps la France a fait des Etats du sahel sa chasse gardée. La présence de certaines puissances comme la chine, la Russie constitue une perte du monopole de la France sur le Sahel au regard de la rivalité géopolitique à laquelle nous assistons. Laquelle rivalité est favorisée par la politique du multi partenariat adoptée par les Etats du Sahel réunis dans la confédération AES.
Cette perte de l’influence dans le Sahel va entrainer inéluctablement une récession économique grave sans précédent dans l’histoire de la France. II est de notoriété publique que la France traverse de nos jours une crise économique grave qui suscite des mouvements sociaux violents de contestation qui font vaciller le régime de Macron. Les français dénoncent la vie chère et réclament de meilleures conditions de vie.
La France doit son influence hégémonique à partir de sa main mise sur les ressources de l’Afrique, de sa puissance militaire et de sa place au Conseil de sécurité de l’ONU. La perte de son influence en Afrique va entrainer une diminution de son prestige au plan international.
3.Les enjeux de la souveraineté pour l’AES
L’AES est la plus grande gagnante dans la souveraineté vraie retrouvée. Elle va contribuer à rehausser la dignité, le prestige, l’honneur des Etats du Sahel, dominés, exploités, martyrisés des siècles durant.
La souveraineté vraie donnera aux Etats de l’AES une autonomie de gestion au plan politique et économique nécessaire à un développement équilibré et autocentré.
La souveraineté vraie permettra aussi la diversification des partenaires et le renforcement de la coopération avec des partenaires intéressés comme la Russie, la Chine, la Turquie, l’Iran, l’Inde, etc.
Cette souveraineté s’accompagne d’un éveil nationaliste de la jeunesse des Etats de l’AES. On assiste à la montée en puissance du nationalisme africain et du panafricanisme comme idéologie de résistance et de négation du néocolonialisme.
La souveraineté a entrainé la remise en cause de la démocratie libérale imposée depuis les années 90. Il s’agit d’un rejet total de la démocratie occidentale et d’une perspective de reformulation d’un autre modèle de démocratie qui s’inspirera de nos réalités socio anthropologiques. La souveraineté politique des Etats de l’AES permettra de tourner le dos à toute tutelle et modèle politique venant de l’extérieur. L’AES pourra définir en toute liberté son modèle politique et économique conformément aux intérêts légitime de son peuple.
III. Les défis à relever
Les défis se présentent à deux niveaux : pour la France et pour l’AES.
Pour la France :
Le plus grand défi à relever pour la France, c’est le maintien de son hégémonie et de sa domination néocoloniale par l’instrumentalisation de la CEDEAO, la déstabilisation des Etats de l’AES par tous les moyens : complots, coups d’Etats, agressions militaires. L’élite politique et militaire française ne cache même plus son intention de déstabilisation des Etats du sahel à travers des propos publics relayés par des médias.
Pour l’AES :
Pour l’AES, les défis sont énormes. Le premier défi est d’abord sécuritaire. Les Etats de l’AES doivent coûte que coûte relever le défi sécuritaire afin de garantir la quiétude à leurs populations. Il s’agit de défendre et de rétablir l’intégrité du territoire, réinstaller et sécuriser les populations déplacées.
Il y a aussi le défi panafricaniste qui consiste à aller vers l’intégration des peuples et la mise en œuvre d’un Etat Fédéral.
A cela s’ajoute le défi du développement endogène et autonome : enrayer la pauvreté endémique, rehausser le niveau de vie des populations, une gestion patriotique de nos ressources naturelles au seul profit de nos populations, l’éducation et la santé pour tous.
Le plus grand défi s’est de parvenir à se soustraire du néocolonialisme et vaincre l’impérialisme sur toutes ses formes et dans tous les domaines.
IV. Perspectives
En termes de perspectives, on peut relever les points suivants :
-Le renforcement de la solidarité internationaliste au sein de l’AES.
-L’intensification de la lutte contre les groupes armés.
– Le renforcement des nouvelles alliances stratégiques avec les BRICS.
-La poursuite de la rupture historique avec l’ordre néocolonial.
-L’accouchement d’une nouvelle société sur des bases justes et de nos valeurs ancestrales et endogènes.
-Bâtir des économies nationales indépendantes, intégrées et prospères.
Conclusion
L’AES dans sa lutte pour la souveraineté est devenue une entité géopolitique incontournable reconnue par l’Union Européenne et la CEDEAO comme telle. La lutte pour la souveraineté est un long processus qui a commencé depuis l’intrusion des forces coloniales en Afrique. Elle a connu des formes multiples, des échecs et des succès, des forces et des faiblesses.
De nos jours, cette lutte semble suscité l’espoir de tout un continent notamment au niveau de la jeunesse militante et combattante qui s’est résolument engagée aux côtés des leaders de l’AES pour défendre cette souveraineté à travers des actions multiformes allant de l’enrôlement dans les forces de défense et de sécurité à la veille citoyenne. Il s’agit d’un tournant qui s’opère dans les relations de domination séculaire entre la France et ses ex colonies dans la zone sahélienne.
Références bibliographiques
Charte de l’Organisation de l’unité africaine Addis Abeba, 25 mai 1963.
Charte des Nations Unies, San Francisco, 26 Juin 1945.
HIEN Ollo Pépin (2012), Fédéralisme et souveraineté des Etats en Afrique : bilan et perspectives », in kwame Krumah Centtenary colloquium, Accra (Ghana), pp 53 à 68.
Dr Ollo Pépin HIEN,Sociopolitologue, chercheur à l’INSS/CNRST
