Titre : Influence de l’éducation culturelle moaga sur le comportement civique des enfants

SAWADOGO Alimata, Institut des Sciences des Sociétés/Centre National de la Recherche Scientifique et Technologique, alimatasawadogo88@gmail.com  

Résumé

Cette étude traite de l’influence de l’éducation culturelle moaga sur le comportement civique des enfants. A partir d’une démarche mixte conduite auprès de parents, enseignants et élèves dans deux écoles du Kadiogo, les résultats montrent que la transmission des valeurs culturelles favorise généralement des comportements civiques. Toutefois, elle n’est pas une garantie absolue car d’autres facteurs comme l’influence des pairs et l’environnement social interviennent également.

Mots clés : Éducation, valeurs culturelles, incivisme

Introduction

Ces dernières années, le Burkina Faso connait une augmentation de comportements qualifiés d’inciviques, se traduisant notamment par des destructions de biens publics et privés, des violences en milieu scolaire ou encore des agressions d’enseignants. Ce déclin de comportement touche l’ensemble des groupes sociaux, mais il est particulièrement plus marqué chez les jeunes, notamment en milieu scolaire. Des faits rapportés régulièrement dans les médias (agressions d’enseignants, destructions matérielles, violences diverses) illustrent l’ampleur de la problématique. Pourtant des dispositifs institutionnels, tels que l’éducation morale et civique, ont été instaurés à l’école pour inculquer aux élèves des valeurs comme la patience, le courage, la coopération, la solidarité, l’humilité, l’obéissance et le respect. Malgré cela, on assiste toujours à la recrudescence des comportements inappropriés et des violences, révélant la complexité de la problématique et appelant à d’autres pistes de réflexion.

Dans ce contexte, une question essentielle se pose : quelle est la place des valeurs culturelles dans l’éducation des enfants et en quoi influencent-elles leur comportement civique ou incivique à l’école ? En effet, si plusieurs travaux ont analysé les causes de l’incivisme scolaire à travers les dimensions politiques, économiques et socio-éducatives (T. Fayama & A. Belo, 2020), le rôle de la famille et la transmission des valeurs culturelles n’ont pas été suffisamment abordés. Or le rôle de la famille est aujourd’hui en crise. On constate de nos jours que sous l’effet des mutations sociales, économiques et culturelles, les valeurs culturelles fondées sont abandonnées au profit d’autres valeurs. L’abandon de ces valeurs culturelles dû à la rencontre avec d’autres cultures peut participer à la montée du phénomène de l’incivisme dans la mesure où les individus perdent leur repère en délaissant les habitudes anciennes marquées par le respect, la po­litesse, la courtoisie, l’entraide, la solidarité… Ce qui pourrait entrainer une dissonance comportementale des individus.

Le présent article questionne l’influence des valeurs culturelles moaga sur les comportements civiques ou inciviques des élèves à ‘école. 

  1. Méthodologie

L’étude a adopté une démarche mixte combinant le quantitatif et le qualitatif. L’approche quantitative a permis de recueillir des données chiffrées afin de mettre en évidence certaines tendances sur la relation entre l’éducation traditionnelle et le comportement civique des enfants. Quant à celle qualitative, l’objectif était de recueillir les discours de parents et enseignants afin de mieux saisir leurs perceptions et interprétations de cette relation. Pour ce faire, un guide d’entretien semi directif a été soumis aux parents pour recueillir leurs perceptions. Un questionnaire a été administré aux enseignants et aux élèves. Les enseignants devraient se prononcer sur le comportement civique des élèves sur la base d’une grille de comportements identifiés à l’avance. Les élèves quant à eux ont répondu à des questions fermées sur la réception ou non de valeurs traditionnelles, ainsi que leurs perceptions sur l’influence de ces valeurs sur leur comportement.

L’étude s’est déroulée dans la province du Kadiogo et a concerné deux établissements scolaires : l’école Malaika’s Garden, une école privée urbaine dont la majorité des parents sont lettrés avec une situation socio-économique relativement élevée et l’école primaire de Kouba, située dans un village à proximité de Ouagadougou.

Le choix de ces deux écoles s’explique par la volonté de comparer des contextes socio-éducatifs contrastés, afin d’observer d’éventuelles différences dans la transmission et l’impact des valeurs culturelles.

Au total quatre vingt six (86) personnes ont participé à cette étude dont soixante (60) élèves (30 de chaque école, issus du CE2, CM1 et CM2), vingt (20) parents et six enseignants. Les enseignants enquêtés sont ceux des élèves dont les parents ont pris part à l’étude dans l’optique de croiser les perceptions parentales et les observations des enseignants.

2. Quelques résultats

La question centrale était de savoir si l’éducation culturelle influence le comportement civique des enfants. Les enquêtés dans leur ensemble s’accordent pour dire que l’éducation culturelle joue un rôle déterminant dans la formation civique ou incivique des enfants. Selon eux, la famille constitue le premier milieu de socialisation et les parents posent les bases nécessaires pour le développement fu­tur de l’enfant. Ce processus s’enclenche dès les premiers instants de la vie de l’enfant. Comme l’exprime un enseignant enquêté « la famille est la base de ce que l’enfant sera dans le futur. Si la base est ratée, c’est sûr que la suite sera mauvaise ». Un autre renchérit que « généralement les enfants impolis, bandits que vous voyez dans les écoles sont des enfants qui n’ont pas reçu une bonne éducation. La base est faussée ». Ainsi pour bon nombre de parents et d’enseignants, la responsabilité de l’incivisme des élèves est d’abord familiale. En effet, de nos jours, avec la modernisation on assiste à l’abandon de nos valeurs culturelles au profit d’autres valeurs. Et ces der­nières ne sont pas sans influence sur l’accroissement des comportements d’incivisme. Pour T. Fayama et A. Belo (2020 : 104), avec la rencontre de la modernité, « les individus perdent leur repère en délaissant les habitudes anciennes marquées par le respect, la politesse, la courtoisie, l’entraide, la solidarité… Ce qui entraine une dissonance comportementale des in­dividus. ». Nos valeurs culturelles sont donc perturbées car elles ne sont pas homogènes avec celles de la modernité (E. Boubacar, 2018). Le rôle de socialisation primaire dévolu à la cellule familiale semble ne plus être assuré par celle-ci. Ce qui pourrait expliquer les écarts de comportements et les actes inciviques qui s’observent de nos jours. Pour atténuer l’ampleur de l’incivisme, la cellule familiale a aussi sa partition à jouer en préservant et en transmettant les valeurs de la culture. La cellule familiale constitue le premier milieu où les enfants apprennent par exemple les vertus sociales qui sont pour eux des éléments nécessaires pour leur socialisation (L. M. J. J. Inack et D. D. Ndombi, 2015). Repenser et renforcer cette éducation fami­liale en vue de l’adapter à nos réalités quotidiennes s’avère donc nécessaire. Les parents devraient être plus exigeants, plus regardants sur les attitudes, les comportements de leurs enfants (T. Fayama et A. Belo, 2020).

Cependant, certains parents enquêtés ont relativisé leur propos. Pour eux, même si la famille joue un rôle important, d’autres facteurs interviennent également dans la construction du comportement futur de l’enfant. Un parent enquêté illustre cette idée en affirmant ceci « les parents peuvent tout donner à l’enfant, une bonne éducation, les valeurs nécessaires et l’enfant se retrouve impoli, insolent. ». Un autre insiste sur l’influence de l’environnement social et des fréquentations : « la mauvaise compagnie joue sur le comportement des enfants. Moi par exemple, j’ai trois enfants, je ne dis pas que j’ai réussi à cent pour cent leur éducation, mais j’ai fait de mon mieux. Je leur ai inculqué le nécessaire pour qu’ils aient un bon comportement. Mais parmi eux, il y a un qui est terrible, impolitesse caractérisée »

Pour vérifier empiriquement ces perceptions, un croisement de variables a été effectué afin de comparer le comportement civique des élèves selon qu’ils aient ou non bénéficié de l’éducation à travers les valeurs culturelles. Les résultats indiquent que sur 14 enfants ayant bénéficié d’une éducation à travers les valeurs culturelles, 10 d’entre eux présentent des comportements civiques. À l’inverse, sur six enfants n’ayant pas bénéficié de cette éducation, seuls deux se distinguent par un comportement civique. Ces données montrent de manière générale que l’éducation à travers les valeurs culturelles contribue à l’adoption de comportements civiques. Toutefois, elle ne constitue pas une garantie absolue du moment certains enfants éduqués dans les valeurs culturelles affichent malgré tout des comportements inciviques, tandis que d’autres, sans ce type d’éducation, adoptent un comportement civique.

Ces constats révèlent que l’incivisme ne peut s’expliquer uniquement par l’absence d’éducation culturelle. D’autres variables, comme l’influence des pairs, l’environnement social, ou encore le contexte scolaire, participent également à la construction des comportements.

Ces données corroborent la théorie de l’influence sociale. Cette théorie montre à la fois l’emprise que le social exerce sur l’individu et les modifications qu’elle entraîne au niveau du com­portement (G. N. Fischer, 2020). On peut admettre à la suite de E. Durkheim (1922) qu’en situation de groupe, l’individu intériorise et fait sien ce qui est transmis et posé comme acte par les autres membres. Il peut reproduire ou exécuter ce qu’il a appris de ses pairs, de son entourage. Des enfants peuvent donc recevoir les bonnes manières de la part de leurs parents et avoir un mauvais comportement à cause de leur groupe d’appartenance. Le cas spécifique du parent qui dit avoir un de ses enfants qui a un com­portement incivique or il les a éduqués tous de la même manière avec des valeurs culturelles peut s’expliquer à travers cette théorie de l’influence so­ciale comme il peut aussi être expliqué par de nombreuses autres recherches qui conçoivent la famille comme « environnement non partagé ». Selon ces auteurs (R. Plomin, H. M. Chipuer & J. M. Neiderhiser, 1994), les enfants qui grandissent dans la même famille, ne partagent pas nécessairement un environnement identique. Ces auteurs s’opposent à l’idée que « le contexte familial a une influence commune qui suscite des caractéristiques similaires chez tous les enfants qui vivent ce même contexte » (C. Montandon & S. Sapru, 2002 : 131) La famille peut être un contexte spécifique et unique qui convient à un enfant donné, non partagé par les autres membres de la fratrie. Il existerait donc pour les enfants d’une même famille des environnements différents, qui dépendent de leurs expériences individuelles dans des relations dyadiques particulières avec les autres membres de la famille.

Conclusion

Cette recherche a permis de mettre en évidence l’importance de l’éducation dans les valeurs culturelles, en particulier celles moaga, dans la construction du comportement des enfants. La majorité des parents et enseignants enquêtés considèrent la famille comme le premier milieu de vie de l’enfant, le lieu par excellence de socialisation et de développement futur de l’enfant. Les données collectées révèlent que l’éducation culturelle contribue à un comportement civique mais n’est pas une garantie absolue de ce type de comportement. D’autres facteurs tels que le groupe des pairs, l’environnement social et le contexte scolaire interviennent dans la formation des comportements des enfants. Les résultats de cette recherche viennent appuyer les études antérieures sur le délaissement de nos valeurs culturelles au profit d’autres valeurs et cela n’est pas sans conséquence sur le comportement des enfants à l’école.

Ainsi, renforcer l’éducation des enfants à travers les valeurs culturelles dans les familles s’avère nécessaire pour consolider les comportements civiques. Mais cette éducation au sein des familles doit être complétée par d’autres mécanismes éducatifs et sociaux.

Bibliographie

BOUBACAR Elhadji, 2018, Développement de l’incivisme au Burkina Faso : la jeunesse à l’école des adultes, in Le Pays du 10 mai 2023, Copyright © 2017 Editions Le Pays ;

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FISCHER Gustave-Nicolas, 2020, Chapitre 4. L’influence sociale. Dans : G. Fischer, Les concepts fondamentaux de la psychologie sociale (pp. 117-158). Paris : Dunod. https://doi.org/10.3917/dunod.fisch.2020.01.0117 ;

INACK Li Mahop Jean Jacques et NDOMBI Dieudonné Désiré, 2015, « Réflexion sur les fondements de l’incivisme dans la société camerounaise : Regard de la Psychologie », in IJISR Vol. 18 No. 1, pp. 161-170 ;

MONTANDON Cléopâtre et SAPRU Saloni, 2002, « L’étude de l’éducation dans le cadre familial et l’apport des approches interculturelles ». Dans : Pierre Dasen éd., Pourquoi des approches interculturelles en sciences de l’éduca­tion (pp. 125-145). Louvain-la-Neuve : De Boeck Supérieur. https://doi.org/10.3917/dbu.dasen.2002.01.0125 ;

PLOMIN, R., CHIPUER, H.M. & NEIDERHISER, J.M., 1994, Behavioral genet­ic evidence for the importance of nonshared environment. In E. M. Hether­ington, D. Reiss & R. Plomin (Eds), Separate social worlds of siblings : The impact of nonshared environment on development (pp. 1- 21). Hillsdale, NJ : Erlbaum ;

SAWADOGO Alimata, 2024, « L’éducation de l’enfant à travers les valeurs culturelles moaga et l’incivisme en milieu scolaire », Actes de colloque international sur les Savoirs locaux et développement durable en Afrique.

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